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Symphonies noires
La musique dans les camps de concentration
Au milieu du siècle dernier, des bâtiments désaffectés ont été transformés en usines de mise à mort d’où s’élevaient, à toute heure du jour, des mélodies et des chants de prisonniers. Il y a 75 ans, ces détenus furent soit exterminés, soit libérés par les alliés de la Seconde Guerre Mondiale. Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis la libération des Juifs des camps nazis et il est aujourd’hui incontestable que la musique a joué un rôle essentiel dans le système concentrationnaire du Troisième Reich. En plus de contribuer au bon fonctionnement des camps, les rythmes et harmonies sonores avaient pour objectif d’asservir les déportés et de rassurer l’opinion publique. Des ghettos aux centres d’extermination, la musique avait une fonction avant tout utilitaire dans le système nazi. Comme l’explique l’anthropologue Joseph J. Lévy, « Auschwitz comptait six orchestres qui (...) accueillaient les déportés à leur arrivée dans les camps [et] les accompagnaient à leur mort dans les chambres à gaz ». Au début de cette chaîne funeste, la musique avait pour rôle de rassurer les nouveaux arrivants. Elle était ensuite un outil de synchronisation important : elle rythmait les journées et facilitait le comptage au départ et au retour du travail. Les musiques martelées imposaient aux détenus un pas régulier, ce qui permettait la coordination des déplacements En plus de battre la mesure, les musiciens avaient pour tâche de jouer pendant les punitions et les exécutions. Ils ont ainsi contribué, malgré eux, à la violence génocidaire de la dictature hitlérienne. Non seulement la musique déshumanisait mais elle servait aussi à assujettir.
Les musiques martelées imposaient aux détenus un pas régulier, ce qui permettait la coordination des déplacements.
Affaiblissement physique et psychologique
Les geôliers nazis utilisaient la musique comme instrument d’asservissement et d’humiliation. Selon Guido Fackler, musicologue et ethnologue, « Ceux qui ne connaissaient pas les chants étaient battus. Ceux qui ne chantaient pas assez fort étaient battus. Ceux qui chantaient trop fort étaient battus. Les SS battaient sauvagement ». Ainsi, les détenus devaient exécuter des travaux forcés en chantant des hymnes patriotiques allemands et les musiciens, eux, étaient contraints de jouer des compositions de Beethoven, Bruckner ou de Wagner, connus pour leurs positions nationalistes, voire antisémites. En outre, les haut-parleurs étaient omniprésents dans l’espace sonore. En plus de servir à la transmission des discours de Hitler, ils diffusaient, à fort volume et parfois la nuit, des musiques antijuives. Voilà une stratégie qui non seulement engendrait des traumatismes, mais entraînait également une privation de sommeil qui contribuait à l’affaiblissement physique et psychologique des prisonniers. Toutefois ce stratagème tortionnaire devait être tenu secret pour ne pas éveiller les soupçons de la communauté internationale. Pour cette raison, la musique a été utilisée à des fins propagandistes.
Donner une image positive
Ainsi, les ensembles musicaux servaient à rendre les centres de détention acceptables aux yeux du monde et des institutions. Bruno Giner, auteur du livre Survivre et mourir en musique dans les camps nazis, explique que le ghetto de Theresienstadt, camp de propagande notoire, était «censé masquer les déportations vers l’Est. Mais ce serait oublier, écrit Giner, que Theresienstadt fut en définitive conçu comme une antichambre d’Auschwitz-Birkenau, où plus de la moitié des 155 000 déportés périront ». C’est dans ce ghetto qu’a été crée le tristement célèbre opéra pour enfants Brundibar, joué lors d’une visite d’officiels de la Croix-Rouge. Ce spectacle dépeignait une vie confortable dans le camp ; or, après la représentation, les émissaires s’en sont allés, rassurés, et les enfants ont pris le chemin des chambres à gaz. Des représentations musicales ont grandement contribué à donner une image positive de la vie dans les centres de détention. En diffusant ces messages propagandistes, les autorités nazies ont réussi à duper provisoirement l’opinion publique. Mais la vérité sur ce génocide a finalement été révélée au grand jour.
opéra Brundibar (photo tirée d'internet)
En somme, la musique a été utilisée comme instrument dans l’exécution du projet aryaniste. Elle a souvent servi de déguisement aux horreurs vécues par les prisonniers de cette impitoyable machination. Néanmoins, le travail de recherche effectué aujourd’hui permet de découvrir la musique des camps sous un autre angle : comme un outil de résistance et un exutoire vital. C’est notamment ce qui ressort du travail de Francesco Lotoro, un musicien italien qui, « avec patience et minutie, (...) a retrouvé près de 8000 morceaux, qu’il a archivés ». L’avenir permettra peut-être, par ce travail de reconstitution essentiel, de mettre un peu de lumière sur cette sombre période de notre histoire.
Références bibliographiques
GINER, Bruno. Survivre et mourir en musique dans les camps nazis. Paris, Berg International, 2011, 190 p.
DU CLOSEL, Amaury. La musique dans le système concentrationnaire nazi. Strasbourg, Conseil de l’Europe, 2016, 52 p.
PETIT, Elise. « Musique et torture », Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l'Europe, 7 décembre 2015, [https://ehne.fr/node/170] (page consultée le 11 février 2020).
J. LÉVY, Joseph. “Les musiques et la Shoah”. Frontières, vol. 20, n.2, printemps 2008, [https://doi.org/10.7202/018355ar] (page consultée le 8 février 2020).
FACKLER, Guido. « Les camps de concentration et camp de la mort », Musique et Shoah, s.d., [http://holocaustmusic.ort.org/fr/places/camps/] (page consultée le 8 février 2020)
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